Les "rojis" japonais

Je vous présente ici une forme urbaine remarquable, les « rojis« , forme typiquement japonaise qu’a relevé Augustin Berque dans ses études des villes japonaises (« Du geste à la Cité » notamment, ed. Gallimard). Forme éminemment sociable, sa définition dépasse les catégories objectives et relève souvent du « sentiment » des japonais dont nous connaissons l’attachement à l’espace et à la nature.

Cet article est principalement écrit par Naoko Omori qui a traduit les différentes significations du terme « roji » et a recherché les photographies présentées.

(photographies Naoko Omori & Mc Cock)

Définition des "rojis"

1.   (i) Terre exposée au vent et à la pluie, sans couverture.

      (ii) [bouddhisme] État d’âme loin de la concupiscence.

2.   Jardin du style de la maison pour la cérémonie du thé.

3.   Passage sur le terrain d’un bâtiment ou d’une maison.

4.   Petite ou étroite rue entre des maisons. Ruelle.

(Citation de « Koujien »)

Dans la deuxième signification, le roji est l’allée située entre le portique d’entrée (où attendent les invités) et le pavillon de thé où ils seront reçus (dans la chambre de thé). Kakuzo Okakura, dans « Le livre du thé », écrit ceci:

 

« … le roji, cette allée de jardin qui mène du portique à la chambre de thé proprement dite, symbolise le premier stade de la méditation – le passage dans l’auto-illumination. Traverser le roji, c’est rompre tout lien avec le monde du dehors et découvrir une sensation de fraicheur préparant à la jouissance esthétique de la chambre de thé elle-même. (…) Celui-là, fût-ce au beau milieu d’une ville, éprouve la sensation d’être au fond d’une forêt, loin de la poussière et du vacarme de la civilisation. »

Aujourd’hui, le mot « Roji » est utilisé principalement dans la 4e signification. Mais la différence entre une rue « normale » et un « roji » est vague. On dit qu’un « Roji » est étroit mais on ne sait pas à partir de combien de mètre on peut le considérer comme « étroit ». Et même si l’on définissait une largeur précise, on ne considérerait pas pour autant toutes les rues étroites comme des « Roji ».

S. Okamoto (*) a écrit «Le concept de Roji contient des aspects que l’on ne peut pas circonscrire par une règle objective. Il nécessite une approche qui est basée plutôt sur la sensation, ou conceptuelle, et historique (règle de temps) ». D’après lui, un « Roji » n’est ni un « douro = rue, avenue, boulevard etc. » ni un terrain d’habitation mais il est la partie marginale ou l’interstice et il est un espace créé sans intention mais en suivant une nécessité. Et il considère aussi que c’est un espace dont la connaissance et la définition ne peuvent se départir d’une sensation réelle et d’un attachement.

Sur le site internet référencé ci-dessous (**) on peut trouver une autre définition des « Roji »: le «Roji » est la ruelle qui est engendrée spontanément et d’une manière naturelle en conséquence d’une nécessité et qui est faite pour les gens qui y vont et viennent à pied.

(*) Satoshi Okamoto, Edo-Tokyo no roji, 2006, Gakuseishuppansha

(**) http://poesie.web.fc2.com

Formation des rojis / Origine

Il semble que l’on puisse considérer un « Roji » comme une ruelle qui permette d’accéder à un bâtiment qui ne touche pas une rue principale. A « Edo (Tokyo) », plusieurs « Rojis » se sont formés dans ce but. Dans les quartiers commerciaux d’ « Edo », les magasins ont été construits sur les terrains touchant les rues principales. A l’intérieur des îlots, derrière ces magasins, des « Nagayas = logements pour le peuple » ont été installés.

On avait besoin d’une ruelle pour accéder aux « Nagayas » à partir des rues principales et on avait aussi besoin d’autres « Roji » entre les « Nagayas », parce qu’en principe, les « Nagayas » ont une forme longue et étroite, et plusieurs familles partageaient un « Nagaya ». Dans cette situation, le « Roji » servait de cour avec un puits.

Plan caractéristique d’un roji tel que décrit dans le texte ci-dessus.

On observe différents types de processus de formation des « Roji ». Après la Restauration de Meiji, beaucoup de famille de « Bushi » ne pouvaient plus conserver leur grande résidence. Ces terrains ont été vendus et divisés ; plusieurs maisons plus petites ont été construites.

Pour accéder aux maisons en fond de terrain, les « Rojis » ont été formés. Dans d’autres cas, suite à l’agrandissement de la ville, la zone rurale environnante a été urbanisée et des sentiers sont devenus des « Rojis ». Dans tous les cas, les « Rojis » ont été formés lentement et spontanément pour répondre aux besoins des habitants. Presque tous les « Rojis » ont leur origine dans l’époque qui précède l’apparition de l’automobile et la question de savoir si une voiture pouvait y passer ne se posait pas. La seule nécessité était que deux personnes puissent se croiser.

Il est intéressant de constater que très souvent (presque dans tous les cas) le mot « Roji » s’accompagne de considérations concernant l’agréable, l’intime, la tendresse ou la douceur. Ces idées n’étaient probablement pas contenues à l’origine dans la conception des « Roji ». Dans des époques antérieures, particulièrement juste après des séismes ou des incendies importants, les « Roji » ont évoqué une idée négative parce que les voitures de pompiers ou les ambulances ne pouvaient y pénétrer. Pourtant, de nos jours, là où les relations entre voisins se sont affaiblies, l’intimité des « roji » de petite taille est revalorisée.

Exemple de forme urbaine dans le quartier Ota-ku au sud de Tokyo. La trame viaire est indiquée en gris; les « rojis » (ici nord-sud) redivisent les ilots formés par la trame principale, pour desservir les maisons éloignées de la rue.