de Paris à Pékin,

de Paris à Pékin,

un chemin vers une ville écologique et démocratique

( Cette étude date de mai 2010 : elle était publiée sur mon ancien site internet paris-pekin.eu sous le titre « Paris versus Pékin ». J’en ai ici conservé le contenu, en améliorant le texte. )

Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de découvrir l’ancien Pékin, j’ai réalisé un parcours en vidéo dans la ville ancienne avec mes archives de mai 2007 : voir ci-contre

Nous nous proposons ici de comparer deux ensembles urbains radicalement différents : Paris intramuros, et l’ancien Pékin. Nos observations portent sur le tissu parisien antérieur au début du XXème siècle, et sur le tissu pékinois antérieur à 1950. En effet au delà de ces dates les modèles urbains développés ont été très différents, entrainant souvent la destruction des tissus anciens : Paris en porte de nombreux stigmates, l’ancien Pékin de plus en plus.

Même si nous regrettons cette évolution, ce texte est une proposition pour adopter un modèle d’urbanisme adapté aux nouvelles exigences environnementales, climatiques et sociales. L’urbanisme et la construction sont des facteurs essentiels du réchauffement climatique et de la gabegie énergétique à l’oeuvre aujourd’hui ; il faut y remédier. Comment ? Nous pouvons construire autrement, en nous inspirant des enseignements du passé.

A la même échelle, dans un rectangle de 10km de haut, les deux villes « historiques » de Paris (à gauche) et de Pékin (à droite)

Quelques chiffres comparatifs

Avec des structures différentes, les deux villes « historiques » ont des tailles comparables comme le montrent les images ci-dessus :

  • Paris s’est construite de manière concentrique et couvre 105,40 km2;
  • Pékin, construite dès l’origine sur une trame orthogonale, clôturée par une enceinte, couvre 87,1 km2 soit environ 80% de la surface de Paris.

Actuellement la population de ces deux « centre-villes » est comparable et avoisine 2.100.000 habitants (chiffres 2010). Cependant plusieurs éléments nous amènent à relativiser cette donnée, et à comparer des chiffres antérieurs :

  1. les transformations urbaines, dont des destructions-reconstructions importantes, qu’ont subies ces deux villes récemment (proches décennies) ;
  2. leurs modifications liées aux transformations socio-professionnelles et au développement des bureaux, remplaçant d’anciens logements ;
  3. l’afflux de population à Pékin en 1950, quand 8 familles sont venues habiter un siheyuan, autrefois habité par une famille (au sens large, sur 3 ou 4 générations), du fait des transformations politiques.

Pour toutes ces raisons, nous comparerons plus volontiers les chiffres de 1940 qui donnent ceci :

Paris 2,7 M habitants  /  Pékin 1,55 M habitants 

Et si nous le traduisons en densité, nous comparerons donc les 25.616 hab/km2 de Paris aux 17.795 hab/km2 de Pékin.


Paris, considérée comme une des villes les plus denses du monde, ne serait donc que 40% plus dense que Pékin, avec un modèle urbain très différent et beaucoup plus haut (nous reviendrons sur ces considérations de densité par la suite).

Comment comprendre un si « faible » écart, finalement, quand Pékin est composée de maisons sans étages disposant toutes de cours intérieures plantées ? La prise en compte des bois de Boulogne et de Vincennes (Pékin a aussi des parcs), les emprises ferroviaires et industrielles parisiennes, la Seine, les typologies plus basses par endroits… suffisent-elles à comprendre ce faible écart de densité ?

Nous manquons d’informations statistiques pour apporter toutes les réponses, et nous poursuivrons en comparant deux typologies urbaines très différentes, pour comprendre ce faible écart, et montrer qu’une ville exagérément dense n’est ni écologique ni sociale (démocratique).

A la même échelle, cette fois dans un rectangle de 800m de haut, deux quartiers  » typiques » de l’urbanisme de Paris et de Pékin. A Pékin, mises à part les grandes avenues qui mènent aux anciennes portes de la ville, la trame urbaine est à peine lisible à cette échelle…

Paris
Pékin

Beaucoup d’éléments de la morphologie urbaine parisienne se lisent à cette échelle : 

1. Une trame générale historique presque orthogonale, variant seulement en fonction de la topographie et des radiales historiques qui menaient au centre de la ville (ici la rue du faubourg Montmartre en bas à gauche de l’image).

2. des percées haussmanniennes au 19è siècle (ici les rues La Fayette et de Maubeuge) qui triangulent la ville et relient des points importants : monuments, gares…etc.

3. une densité viaire importante et une présence faible d’espaces publics, places ou jardins. Des îlots densément bâtis, ne préservant que peu de coeur d’îlots vides. Les rues sont assez larges et nombreuses, en proportion de la densité verticale des bâtiments.

Contrairement à Paris il existe une trame urbaine générale qui apparait à cette échelle (800m) et qui a été pensée à l’origine de la ville, sous forme de larges avenues qui reliaient les portes extérieures (ici dans le sens nord-sud, mais elles existent aussi dans le sens est-ouest, orthogonales).

La trame plus fine, comme un écheveau, est difficilement lisible à cette échelle car elle est beaucoup plus étroite qu’à Paris. Il s’agit des « hutongs », majoritairement orientés est-ouest. Leur largeur varie souvent de 4 à 6 m seulement, à mettre en rapport avec la faible hauteur du bâti (maisons de plain-pied).

L’espace public est peu développé au profit de l’espace privé des cours intérieures omniprésentes. La végétation est très développée dans ces espaces intérieurs et apparait nettement sur l’image, aussi bien dans les rues (hutongs) que dans les cours intérieures.

A la même échelle, cette fois dans un rectangle de 200m de haut, deux quartiers de Paris et de Pékin. La trame viaire de Pékin, plus fine, devient visible…

L'îlot parisien

Un îlot parisien hétérogène, représentatif du tissu parisien

Il serait présomptueux (et faux) de prétendre décrire un îlot parisien standard, mais nous pouvons dégager quelques particularités. Pour les îlots proprement haussmanniens, nous vous renvoyons à la très bonne étude « De l’îlot à la barre » de Panerai, Castex et Depaule. 

Quand la ville s’est constituée progressivement dans les époques antérieures, l’îlot s’est d’abord formé au contact de la rue en ménageant un coeur d’ îlot « vide » ou peu construit (ou abritant des activités artisanales)… qui s’est densifié par la suite. La largeur des voies et les prospects admis ont permis une élévation des constructions et s’est développée une succession d’immeubles à cour. Parfois les cours de coeur d’îlot étaient vastes, comme la résultante des densifications progressives des bordures.

L’image ci-dessus est intéressante car elle montre jusqu’à une époque récente la densification progressive d’un îlot parisien bordé de deux rues distantes de 75m… comme dans les hutongs de Pékin.

et l'îlot pékinois...

Un îlot pékinois, encadré par les hutongs (ruelles)

Le terme d’îlot est employé sans doute de manière abusive à Pékin. Nous l’employons par commodité pour comparer deux systèmes urbains. Nous parlons donc ici de l’espace compris entre les ruelles (hutongs) et bâti progressivement. Deux ruelles est-ouest sont généralement distantes de 72m environ.

Contrairement à Paris, la construction des îlots suit des règles précises et définies (tout comme la trame urbaine qui a été dessinée) ; des particuliers acquièrent des lots et les construisent selon des règles précises.

Les acquéreurs de lots avaient donc l’obligation de construire tout d’abord à l’alignement des ruelles pour former celles-ci. Ensuite se développaient les constructions en intérieur d’îlot par cours successives (c’est ainsi qu’a été choisie la distance entre deux hutongs, comme une résultante d’un nombre de cours successives maximal).

La hauteur des constructions est règlementée (plain-pied) et donne lieu à une répétition de constructions basses articulées autour de cours privées, ce qui n’empêche pas la construction de bâtiments plus vastes dédiés aux activités artisanales ou au commerce par exemple.

Pour comparer ces deux systèmes urbains, il nous faut nous approcher au plus près des constructions et de leurs qualités présumées. N’est-ce-pas la question qui nous intéresse le plus en tant qu’architectes, ou en tant qu’habitants ? 

L’accumulation verticale des logements sous forme d’immeubles nous semble aujourd’hui « naturelle ». Nous y sommes tellement habitués qu’une autre hypothèse nous semble impossible ou utopique… Le débat aujourd’hui sur la densité urbaine sert d’alibi aux promoteurs des constructions hautes, alors que Pékin nous montre explicitement que la densité basse est possible et qu’elle est très « urbaine » au sens premier du terme, celui de l’urbanité et de la sociabilité du lieu.

L'immeuble à cour parisien

Immeuble à cour parisien ; en général R + 5 + combles habités

L’immeuble à cour parisien est caractéristique du mode d’occupation des îlots. Avant que ne soit institué un vélum et que les prospects ne règlementent les distances entre bâtiments à respecter, l’immeuble à cour a été le moyen de densifier les parcelles anciennes en ménageant vue et lumière aux différents logements. Dans la profondeur d’une parcelle une ou plusieurs cours successives permettent d’élever les habitations, tout comme la largeur des rues qui a été augmentée. 

Le rapport direct au sol est perdu, mais la ville peut ainsi croitre dans son enceinte (Paris s’est construite dans des enceintes successives, jusqu’à l’enceinte de Thiers qui constitue encore aujourd’hui sa limite administrative). Beaucoup de situations qui seraient aujourd’hui interdites par les règlements se sont développées, et nombre de cours anciennes (surtout dans les quartiers centraux) ne répondent pas aujourd’hui aux règles d’ensoleillement minimales, voire de vis-à-vis.

La maison à cour pékinoise (siheyuan)

Plan typique d’un siheyuan (« maison à cour carrée ») / Intérieur d’une cour pékinoise

La maison à cour carrée pékinoise est le résultat d’une toute autre logique qui a vu dès l’origine l’institution d’un vélum obligeant à construire de plain pied (seuls les bâtiments officiels et les temples pouvaient émerger de ce vélum).

Bâties d’abord en bordure de voie (hutong), les bâtiments se sont développés dans la profondeur des parcelles par cours successives.

Ce n’est qu’ultérieurement (après 1950) que la densification (trop prononcée) des parcelles amènera à construire des extensions sur l’espace de la cour et parfois même au milieu de celle-ci. La cour devient alors l’espace congru, mais les habitations conservent leur hauteur et leur qualité d’être de plain pied.

Ces deux systèmes urbains sont donc radicalement différents. Dans un cas l’accumulation verticale repousse les habitants dans les étages, déconnectés du sol et de l’espace extérieur qu’il offre, notamment à la « belle saison », pour habiter des appartements conçus comme investissements et empilements. Le critère qui subsiste, pas toujours respecté, est celui de la lumière (pas du soleil) et de la vue, et nous comprenons qu’aujourd’hui dans tant de projets ce soient ces « qualités » qui priment pour vendre des logements : ensoleillement, vue sur le « parc » (mais pas vie dans le parc).

La qualité primordiale de rapport au sol et d’utilisation d’un espace extérieur pour vivre dehors, planter, jardiner, déjeuner, faire sa gymnastique, se détendre… a disparu.

Espace public, espace privé...

Paris versus Pékin

Ces deux schémas issus des photographies montrées précédemment sont explicites : d’un côté (à Paris) l’espace privatif a disparu dans la ville au profit d’un espace collectivisé (immeubles collectifs et cours afférentes), de l’autre (Pékin) les espaces privatifs des cours intérieures habitées par les familles (elles sont devenues collectives depuis 1950, par décision politique, mais néanmoins radicalement différentes des cours parisiennes).

A Pékin la surface de l’espace public est réduite au strict nécessaire.

A Paris une grande partie de l’espace au sol est stérilisé par les cours collectives qui ont plus comme fonction de distancier les logements (fonction hygiéniste) et d’assurer un passage que de créer un espace collectif au sol.

Nous ajouterons l’importance du coût financier des espaces collectifs dans une ville comme Paris, contrairement à l’ancien Pékin qui est une ville économe de ce point de vue.

Paris versus Pékin / comparaison de l’espace occupé par la voirie publique sur une même échelle (images ci-dessus)

Si l’on se réfère aux images ci-dessus, à Paris l’espace occupé par la voirie est 3 fois supérieur à celui de Pékin (314% exactement sur cette image) !

(Dans les espaces urbains modernes, post-haussmanniens, cette proportion serait encore plus grande ; nombre de quartiers modernes sont constitués de « plots », souvent assez hauts, parsemés dans un vaste espace public sans réelle fonction, et dont le coût d’entretien est à la charge du contribuable).

Ombre et lumière

Paris versus Pékin : vert clair = soleil, vert foncé = ombre  / jaune clair = soleil, ocre = ombre

Volumétrie parisienne
Volumétrie pékinoise

A Paris une grande partie des rues et des bas d’immeubles sont dans l’ombre la plus grande partie de la journée. Les immeubles portent ombres les uns sur les autres et les heures d’ensoleillement d’un logement sont réduites sauf pour les plus favorisés (étages hauts bien exposés).

A Pékin la situation est radicalement différente. Les bâtiments ne portent pas ombres les uns sur les autres. Tout bâtiment (préférentiellement nord-sud, sinon est-ouest) reçoit un ensoleillement une partie de la journée et les cours sont exposées au soleil. De ce point de vue, la ville est beaucoup plus « égalitaire » dans le traitement qu’elle propose des différents logements.

Où aimeriez-vous habiter ?

Les deux images précédentes donnent une échelle des deux villes que nous comparons, sur des rectangles de même dimension.

L’aspect serré des blocs parisiens correspond à une réalité qui nous échappe souvent tant nous y sommes habitués… mais elle ne va pas de soi pour qui prend du recul ou compare cette situation à d’autres villes ou quartiers.

La fine trame pékinoise, presque « textile », nous étonne… et pourtant nous vous renvoyons aux chiffres des densités d’habitants que nous avons énoncés au début. 

Même si la surface construite par habitant est inférieure à la surface moyenne parisienne, les habitants disposent d’un espace extérieur inappréciable en terme de qualité de vie. C’est tout une qualité d’habitat qu’il nous faut (re)considérer, si nous savons nous dégager d’un système dont nous héritons et que nous ne savons comprendre et analyser (qu’est-ce que les immeubles de rapport dans lesquels nous vivons, quelle signification sociale cela a-t-il, depuis quand existent-ils, pour quel résultat spatial ?).

Où aimeriez-vous vous promener, déambuler, vous rencontrer ?

Nous terminerons cette approche en arpentant les rues de Paris et de Pékin. Une vision schématique comme ci-dessus n’est pas inutile si nous faisons l’effort de nous abstraire et de nous représenter le lieu où nous vivons.

La rue pékinoise est douce et docile, perpétuellement soumise au frémissement des arbres et aux ombres qui les accompagnent ; la rue parisienne est dure et stérile en comparaison. Ajoutons qu’à Pékin on circulait à vélo dans toute la ville ; à Paris la rue est bruyante et polluée.

En conclusion...

Non, la ville dense n’est pas obligatoirement haussmannienne ou post-haussmannienne (New- York, Shanghai aujourd’hui…), c’est à dire le résultat d’un dessaisissement de l’espace privé et familial, d’une l’accumulation capitaliste (parfois publique) et de la collectivisation toujours plus grande de l’espace non bâti, de son élargissement. Des exemples de villes comme Pékin nous montrent des systèmes radicalement différents, éminemment « urbains », construits sur un ensemble de règles simples et égalitaires, respectant les individualités er replaçant la famille au coeur de la société. L’ancien Pékin est une ville frugale.

Non, la ville écologique n’est pas celle des superstructures prétendument HQE… mais celle des maisons possiblement passives et qui disposent d’un espace de cour ou de jardin (potagers autrefois). Sur ces « maisons » le ratio de toiture est de 1 pour 1m2 construit… de quoi utiliser l’énergie solaire de manière individuelle et répartie. Le manque d’espace (fantasmé par certains idéologues) pour loger tout le monde et construire des villes comme l’ancien Pékin est une contre-vérité : ou alors, nous serions trop nombreux sur Terre pour vivre répartis, de manière raisonnée et intelligente, ce qui n’est pas le cas.

Beaucoup de discours faux circulent sur la nécessaire densification des villes, pour imposer le modèle capitaliste ou collectiviste du logement, et donc de la construction industrielle.

Et n’oubliez pas, à Pékin on circulait à vélo… (pour ceux qui objecteraient la trop faible densité et la nécessité de transports motorisés), et l’on pouvait construire sa maison « soi-même », avec des ressources locales (bois, briques). Autre facteur plus écologique ; il n’y a pas d’ascenseurs (maison de plain-pied). L’ancien Pékin, ville économe.

Au delà du modèle de la ville capitaliste, accumulation collective de logements et de bureaux, énergivore et dévoreuse de ressources et d’énergie, collectiviste, il existe un modèle de ville écologique et sociale, à taille humaine, réellement démocratique : au moment où les chinois développent nos anciens modèles à l’extrême, inspirons-nous de leur culture ancienne et de l’héritage que leurs ancêtres nous ont laissé : soyons frugaux, économes, et intelligents.

Le développement capitaliste de l’économie et des villes n’aura peut-être été qu’une époque, de globalisation et d’expansion de la société industrielle. Cette expansion s’accompagne de conséquences dramatiques sur l’évolution du climat et la raréfaction des ressources et des espèces. Il est temps de revenir à des modèles frugaux et locaux : l’exemple de l’ancien Pékin peut nous y aider.